05.03.15

Le noir des lieux, puis une petite lumière éphémère

il n’est pas facile de mettre un sens, du sens, dans des lieux et des rues en ne faisant qu’y passer. Il faut s’intéresser à l’histoire de ces endroits communs mais plus encore y mettre une autre histoire en lien avec ce que ces lieux ont conservé de secret ou de méconnu. L’art de la rue, le “street art” est venu depuis quelques décennies baliser des espaces ordinaires. Ou bien des espaces hors du commun.

Ernest Pignon-Ernest est historiquement celui qui a placé sur des murs une iconographie remarquable. Un travail par lequel il s’insère dans les espaces qu’il choisit pour en faire, furtivement, des territoires momentanément autres. Il va placer des œuvres, dites éphémères, là ou se trouve une histoire à réécrire, en les collant sur des surfaces qui sont déjà noircies par le temps. Ce qu’il met en place est une interprétation, bien souvent  inspirée par ces lieux ou alors par des événements. Il ne s’éloigne pas de l’humain, ses œuvres sont humanité. La galerie Chantal Bamberger nous montre une sélection de splendides travaux de l’artiste dans une belle cohérence entre dessins, croquis, sérigraphies et photographies. Ernest Pignon-Ernest prend des photos in situ et les place en apposition avec ses œuvres affichées sur les murs pour en faire des “tableaux” splendides. Nous sommes passionnés par cette démarche et pouvoir admirer les œuvres de ce grand artiste à la notoriété mondiale, à Strasbourg, est un bel événement.

Le noir profond, une démarche en solitaire

Partir en Islande pour photographier ses paysages étranges n’est certainement pas une simple promenade touristique. Il semble nécessaire de faire corps avec cette géologie pour comprendre que ces lieux tourmentés représentent une aventure humaine. C’est cette aventure que Gilbert Kiner a voulu vivre intimement, seul, avec ses appareils photographiques.

Mais il ne fallait pas s’attendre à un rendu traditionnel, sous forme de quasi reportage ou d’un joli catalogue en couleurs, de la part de celui qui dirige une des grandes écoles européennes d’effets spéciaux, d’animation 3D et de jeux vidéos. Gilbert Kiner va retranscrire dans ses prises de vue une notion du noir, non pas dans le sens du dramatique, mais pour aboutir à une nouvelle vision esthétique basée sur la transformation de l’image. Il va ainsi accentuer les contrastes, transformer les noirs, les gris et les blancs tout en respectant l’image initiale et ceci dans une réelle recherche visuelle. Son travail interpelle, tant le résultat est probant. Nous avons ici même, dans nos colonnes, abordé la question de la manipulation de l’image pour écrire que cela pouvait avoir du sens, dans certains cas. Mais ici Gilbert Kiner ne manipule pas, il accentue, il retravaille l’objet. Il crée en fait une œuvre à part. L’intelligence du photographe se voit dans ce qu’il obtient, elle ressort avec brio, avec ces vues de l’esprit pourtant basées sur du réel. Au final il obtient, et avec réussite, un dénouement donné à l’œuvre qui est cohérent et beau. Le choix du papier pour le tirage et les formats rendent ce travail particulièrement intéressant. Nous avons avec cette démarche une introduction à l’œuvre photographique qui apporte de nouvelles dimensions. L’exposition a lieu dans la librairie L’usage du Monde et son responsable, Gilles Million, est de très bonne inspiration quant à ses choix.

Le noir, ou le gris, de la contemporanéité morbide

Lorsqu’une nouvelle galerie ouvre ses portes cela est toujours bon signe. Bien entendu, il faut voir ce qu’elle veut nous montrer. Jean-François Kaiser a fait ce pari de s’installer en tant que galeriste à Strasbourg et dès sa première exposition il choisit le complexe et l’étrange, le beau et le surprenant. 

Il présente des œuvres de Thibault Honoré dans un ensemble détonnant dans lequel une poésie mystérieuse s’installe. Oui, il s’agit d’installations, dans le sens muséal du terme avec ces pièces qui pourraient n’être que des morceaux quelconques d’objets prélevés dans un cimetière, d’une volerie urbaine, ou de provenance inconnue, de gisants enterrés sous des siècles d’ignorance. Et en regardant de près nous découvrons que de cette noirceur naît une morbidité qui interroge, qui semble même vouloir vous séduire. Vous vous trouvez en terrain connu avec, par exemple,  des moulages de caméscopes, de cassettes vidéo d’un ancien temps le tout exposé comme des reliques. La société du spectacle ne meurt-elle donc jamais pour ainsi se montrer ? L’artiste n’hésite pas à utiliser les codes de l’hommage posthume pour les détourner au profit d’un humour du non-sens, noir mais surtout gris, ces couleur et matière qu’il utilise invariablement. Non-sens ? Il faut se pencher sur son passé pour en extraire un semblant de vérité. Mais là, avec Thibault Honoré nous avons la nette impression d’un retour vers le futur, sans trop savoir si le tout n’est pas déjà mort avant d’avoir existé. Un raccourci qui nous ferait dire que la vie est un espace vide sauf à devoir la remplir de quelques riens. D’ailleurs, il nous montre une vidéo d’un groupe d’enfants et d’adolescents, à l’histoire sociale et économique douloureuse, jouant à 4000 mètres d’altitude sur un plateau sud-américain qui serait la preuve de ce que nous venons d’écrire – de vivre? La galerie Jean-François Kaiser commencerait, dès ses débuts, à nous habituer à une belle étrangeté.

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