05.06.15

Prendre corps ou la nécessaire matérialité de la poésie. Un parcours photographique et artistique dans Strasbourg au mois de mai (1ère partie)

Il y a des rencontres qui se font d’elles-mêmes au gré d’une programmation multiple et joliment dispersée et en mai il nous plaisait de faire ce que nous voulions grâce à ces nombreux événements culturels à Strasbourg.

En découvrant l’exposition de Ivan Pinkava à la galerie Stimultania, intitulée Trônes délaissés, nous pouvions comprendre que la matérialité du corps et des choses se trouvait dans un regard conjoint, celui du photographe et du visiteur, car il nous semble impossible de dissocier les deux. Le travail de Pinkava implique une participation, une intrusion dans ses œuvres parce qu’il est impossible de se distancier d’elles. Elles vous envahissent dès l’instant, cet instant qui perdure, celui d’une étrange présence où le temps et les souvenirs viennent avec violence et douceur remuer en vous des séquences connues et pourtant cachées sinon enfouies dans votre mémoire. Des morceaux d’une vie qui se matérialise dans une succession de scènes à l’aspect propre dont le contenu amène à se remémorer ce qu’elles contiennent de confus et intimes rapports – à soi. Corps morts ou vivants, esthétique de l’attrait et du rejet, objets courants rendus à l’imagination fertile d’un rêve ou d’un cauchemar selon votre vécu, des emprunts à une mythologie qui devient la vôtre dès lors que vous vous postez devant ces photographies comme si elles étaient des histoires vivantes racontées avant la nuit, longtemps et jusqu’au lendemain d’une journée grise et brillante à la fois. Le silence parle à sa façon, et vous en êtes l’écho. C’est ce que nous disions, l’interférence, l’interaction se fait bientôt à trois, le photographe, ses œuvres et vous. Ivan Pinkava lisse ses propos pour inviter à un parcours insinuant, qui distille ses artefacts comme autant de non sujets. Et la question se pose, qui et quoi est ici l’objet ? Nous avons trouvé ce questionnement dans cet étrange et splendide vis-à-vis d’un corps nu, féminin et masculin, cet autre propos latent, et d’une sorte d’étoffe, chacun pour soi allongé, deux matériaux en gisants et interchangeables tant la résonance entre eux leur apporte une existence d’une extrême et si légère consistance. Mais ce vis-à-vis a été placé en angle, ainsi l’horizontal se fait profondeur, et cette tentative est belle de vouloir instaurer un dialogue biaisé, comme cela se devait.

Le corps, son corps, peut aussi devenir un lieu d’interpellation où il sera mis au service d’un discours silencieux mais terriblement parlant au fond. Celui de l’artiste performeur Steven Cohen (dans sa prestation “Free Jew is cheap at twice the price”) est de ces lieux à la fois distants et proches, incompréhensibles et parfaitement transparents dans le propos. Nous comprenons avec difficulté l’usage qu’il fait de ce corps, le sien, dans ses distorsions et ces souffrances. Puis s’installe un dialogue qui va nous inviter à réfléchir. S’appeler Cohen, être Sud Africain, blanc, homosexuel et artiste ne suffirait pas à se revendiquer dans et pour cet ensemble. Steven Cohen, dans ses performances tenues à l’emplacement de l’ancienne synagogue de Strasbourg et à l’HEAR (Haute École des Arts du Rhin) veut essentiellement mettre en perspective, ici même dans la capitale européenne, ce que l’horreur humaine peut faire. Progressivement il nous met aussi en situation, nous commençons à souffrir, nous devenons acteurs intellectuellement parlant des souffrances d’autres personnes, de confession juive et massacrées pour cela, pour s’approcher de celles-ci. Nous sommes responsables et solidaires. Steven Cohen se place dans une petite sphère de plastique placée sur un objet qui est en fait un distributeur géant de bonbons. Mais les participants doivent parcourir un chemin, intérieur, pour obtenir leur cadeau (une bille de plastique contenant une miniature de l’artiste), se mettre en dialogue, yeux dans les yeux, avec lui. Sans un mot, par le seul regard, se transmet un message qui semble contenir une terrible vérité. Une émotion intense est visible sur le visage de l’homme ou de la femme qui se soumet respectueusement à cette mise en scène tandis que le performeur, juché dans sa prison, toise le participant avec une profonde humanité. L’alliance du corps avec le silence, du regard avec le respect sert un discours qui se veut pacifique. Toutes les souffrances se valent et il faut seulement le comprendre. Ne pas faire de tri entre elles. L’humanité ne sait pas se classer dans différents niveaux de douleurs, elle souffre dans et pour elle-même, malgré la terrible volonté de certains personnages à établir une hiérarchie dans l’horreur. La démonstration de Steven Cohen est bouleversante à la fois dans l’exagération (l’utilisation douloureuse de son corps) et la sobriété de son jeu d’acteur.

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