12.11.15

Itinéraire d’un collectionneur

La photographie vue sous l’angle du collectionneur n’est pas obligatoirement une démarche à caractère spéculatif et cela au moins pour une raison : les affinités entre l’artiste et le passionné passent par des chemins de non évidences quant aux présupposés du photographe et les règles jamais vraiment définitivement fixées par l’acheteur. Nous sommes dans une matière fluctuante relativement à ce qui est vu, ou voulu, par l’auteur, ensuite avec ce qui sera vu par le collectionneur, le tout, du démarrage du processus à sa finalité (esthétique, intellectuelle, interprétations), n’étant pas une affirmation mais plus précisément une suggestion car même le photographe ne sait imposer dans son travail un diktat, seule l’autonomie de l’œuvre saura rendre à elle-même une valeur qui est l’opposé de toute estimation. Ce terme est à prendre dans plusieurs sens. Ainsi ce qui sera acquis peut ne rien « valoir » tout en étant d’une grande richesse. Lire une photographie est comme aller à la découverte d’une poésie, ses méandres, ses secrets, des incompréhensions successives, puis une petite lumière viendra éclairer ce qui est encore, pour quelques instants, ou pour toujours, une terre inconnue qui se dévoilera peut-être mais sans jamais pouvoir (savoir ?) la dominer. En découvrant la collection de Marcel Burg, un ancien dirigeant d’entreprise alsacien qui, avec son épouse, aime à se confronter à ce discret échange entre l’œuvre, l’artiste et soi, nous saurons très vite combien l’investissement personnel est primordial dans la constitution d’un fonds dont la cohérence sera faite de rencontres, d’interrogations et de surprises, ces dernières souvent décalées dans le temps. Monsieur Burg ne parle pas de stratégie. Revient donc cette notion d’affinités et ce sont celles-ci qui construiront une possible cohérence, sachant qu’il s’agit d’un point de vue intime et donc non transférable. Le plus important est que le collectionneur sache se surprendre en dehors de certains automatismes, pour que, quoi qu’il en soit, l’achat d’une photographie reste une expérience, cette émotion première qui fait naviguer entre impulsion et « troisième sens ». De l’irrationnel à une petite voix qui [nous] dirait être dans le vrai. L’intuition rendue à son état initial, l’émotion, pour retomber, inévitablement, dans le trouble, ce lieu aux multiples séductions. Nous voyagerons avec Bernard Pras, Patrick Bailly-Maître-GrandClark et Pougnaud, Marc Couturier, Diane Ducruet, Henri Maccheroni, François Sagnes, Roselyne TitaudPierre SavatierDaido Moriyama et d’autres* parmi plusieurs centaines d’œuvres et artistes, dans un itinéraire clairement contemporain, et c’est là aussi, de la part de Marcel Burg, une volonté jamais remise en cause, vivre dans et avec son temps. La photographie n’est pas seulement un témoignage, elle est surtout, pour le collectionneur, un travail d’artiste. Et aussi, les possibilités de mixage de différentes techniques, ou bien les angles de vue (concrets ou conceptuels) apportent à cet art des approches et des contenus qui font de lui à chaque fois une entité propre et donc singulière. Ce qui est certainement sa première valeur.

*Autres œuvres d’artistes vues lors de notre visite chez Gigi et Marcel Burg : Yann Amstutz, Paul Bogaers, Julie Fischer, Lise Grosperrin, Rodolf Hervé, Hicham Benohoud, Thomas Kellner, Gabor Kerekes, François Méchain, Sascha NordmeyerSebastian Stumpf, Marlous Van der Sloot.

Un artiste bavarois à Marseille

Lors de notre dernier séjour en Provence nous avons rencontré un photographe allemand qui vit à Marseille depuis de nombreuses années. Alfons Alt réalise un travail qui s’échappe du champ photographique pour arriver à un résultat où esthétisme et manipulation chimique le conduisent vers des univers composites, ce terme devant être compris dans le sens d’une construction. Une composition où sera utilisée la technique dite «  résino-pigmentype » dans une succession de matières relevant de procédés anciens avec, comme aboutissement, des oeuvres d’une extrême modernité. Il faut voir l’artiste dans son atelier de la Friche de la Belle de Mai se déployer dans un effort et une concentration dignes d’un artisan à la recherche de la perfection. Mais son travail sait, en finalité, montrer autre chose. Nous sommes dans une forme de magie, de poésie, à très grande distance d’un perfectionnisme que l’artiste domine pour obtenir, justement, une puissance de séduction où le rêve et ses imprécisions nous emmènent dans des lieux, des espace ouverts, propices à faire fonctionner l’imagination comme un voyage de l’irréel. Alfons Alt réalise ses prises de vues initiales essentiellement à la chambre puis débutera un long process de création. En vérité il « fabrique » des œuvres impossibles à concevoir jusqu’au dernier moment. Nous sommes dans une démarche du mystère et la main (de l’artiste) exercera le point final d’une œuvre, laquelle, pourtant, ne semble jamais définitivement achevée. Un  continuum parfait en somme.

Retrouvez ces deux articles dans la rubrique « Les rencontres de Strasbourg Art Photography« 

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