16.03.14

La mémoire photographique

Madame Madeleine Millot-Durrenberger et son association In Extremis présentent une splendide exposition de quatre grands photographes, Bernard Plossu, Claude Batho, Anna et Bernhard Blume, avec comme fil conducteur la mémoire. Un événement exceptionnel, des oeuvres remarquables.

Nous ne savons pas si la photographie d’art est, ou doit être, un vecteur de la mémoire ou bien une oeuvre pour elle-même, ni témoin, ni preuve, parce que résultant d’un acte de pure création. Mais il n’est pas impossible qu’elle soit tout cela en même temps. Pour nous, une oeuvre est une entité exclusive, certes composée par un/une artiste avec son histoire, sa culture, sa sensibilité, et dès lors qu’elle émerge, et se construit, puis devient une réalité intemporelle, l’oeuvre n’appartient plus, dans le sens de l’origine, à un territorium humain. Elle bascule en dehors du temps et des lieux dans l’espace culturel universel. La mémoire est cette ambiguïté qui fait d’elle un objet, un concept, une activité, qui ne peut s’exercer qu’après. A priori nous ne pouvons pas nous souvenir de ce qui n’a pas encore été. La photographie (d’art) n’est pas liée à un événement puisqu’elle est elle-même événement. On ne peut donc s’en servir comme élément de mémoire. Pour autant, ce qu’elle montre a bien été, soit de manière concrète, soit intellectuellement, mais l’oeuvre exclut l’origine de son contenu pour devenir et détenir sa propre réalité. Il faudrait considérer la photographie d’art comme entité du passé, du présent, de l’instant et du futur dans le même moment. Elle est circulaire, c’est-à-dire sans début ni fin. Néanmoins, le titre de l’exposition organisée par Madeleine Millot-Durrenberger dans le cadre de l’association In Extremis, “Au futur, la mémoire” n’est pas obligatoirement faux, puisqu’il place la chronologie dans le bon sens. Et voir les photos de Madame Claude Batho, de Bernard Plossu et d’Anna et Bernhard Blume nous conduit à une appréciation de leur art pour lui-même, déconnecté inévitablement de ce qu’il montre. Car, devant une vue d’un bout de plage avec quelques objets flottants, dans de magnifiques contrastes et perspective, ou bien une jeune femme marchant, dans un flou sensuel, ou bien un meuble dans une maison ancienne avec tout son esprit, ou bien un enfant allongé sur un canapé, ou bien une extrapolation d’une cafetière qui se prendrait pour un personnage, ou le contraire, nous comprenons bien que ces personnes ou objets ne sont pas, ne font pas la photographie que nous admirons. Le contenu s’échappe pour laisser l’oeuvre s’imposer dans son existence. L’art, le talent, le génie, ici, est cet instant capté par l’artiste pour en faire une éternité vivante et non figée. Cette magnifique exposition est, pour nous, un événement remarquable, et nous admirons le travail de Madeleine Millot-Durrenberger, cette grande collectionneuse de photographies d’art, qui nous montre, à Strasbourg, des oeuvres d’un niveau et d’une qualité mondiale. (In Extremis, 27 rue Sainte-Madeleine, 67000 Strasbourg).

Couleurs et peinture

Marie-Odile Biry-Fétique expose salle Conrath à l’Hôtel de Ville de Strasbourg et nous avons aimé son travail. Mais pas uniquement. L’assemblage réalisé dans la recherche de ses couleurs et formes diluées nous amène à regarder avec attention ce que ce peintre compose avec finesse.

Nous avons découvert, avec Marie-Odile Biry-Fétique, une femme peintre qui réalise un joli travail. Belles toiles où couleurs et matières se fondent dans un mélange délicat et une fusion maîtrisée. Certains gris sont beaux et nous avons particulièrement apprécié une série intitulée “Allées”, dans de jolis flous à caractère nettement photographique ce qui, bien sûr, ne pouvait que nous convenir. La salle Conrath de l’Hôtel de Ville de Strasbourg est un lieu aux volumes intéressants qui accueille des expositions souvent de belle qualité.

Shahabuddin et la liberté des mouvements

Ce grand peintre venu du Bangladesh se bat pour la liberté depuis longtemps et ses oeuvres montrent combien il ne peut admettre les contraintes. Ses peintures sont l’expression même d’une liberté, d’une explosion dans ces couleurs, élans et envols, où les corps (humains ou animaux) sont en perpétuels mouvements.

Œuvres gigantesques que les toiles de Shahabuddin, ce maître de réputation mondiale, moins dans la taille de ses toiles, même si certaines sont grandes, que dans le contenu, à la fois massif et aérien. Des corps qui remplissent plus encore la seule surface des tableaux et qui donnent une dimension hors cadre à chaque réalisation. Une liberté explosive dans cette façon de travailler la matière, avec des touches délicates de couleurs. Légèreté aussi puisque ces corps (hommes et animaux) sont tous pensés dans une splendide énergie, un envol vers de fougueuses ambitions. Peintre du mouvement, de la liberté, c’est grâce à la galerie Brûlée que nous pouvons admirer cet artiste à Strasbourg.

Le rose pour les filles et les garçons

« Rose » est le prétexte, autour du livre de Gertrude Stein « Le monde est rond », trouvé dans une nouvelle exposition au CEAAC à Strasbourg. Rose est l’héroïne de ce livre, mais nous aussi, visiteurs, sommes ici en découverte d’un monde étrange et magique. Ces deux qualitatifs vont également très bien à ce que montre, en même temps et à l’espace international, un artiste très intéressant, Clément Cogitore.

C’est sur un livre de Gertrude Stein (Le monde est rond) et son héroïne, Rose, que le CEAAC de Strasbourg organise une exposition toute faite de symboles. Le cubisme textuel de Gertrude Stein prend forme ici avec des objets colorés et géométriques placés sur le sol, des textes et des travaux épars accrochés aux murs, tout un univers à la Lewis Carroll, où il ne serait pas étonnant de rencontrer Picasso parmi les visiteurs. Une ambiance à la fois mystérieuse et décontractée qui donne à l’événement une allure récréative. Tout ceci pour (nous) dire qu’un monde, celui des enfants, est aussi un univers complexe, déformé et déformant, et que les choses vues ne sont pas à prendre comme une objectivité première mais bien en tant qu’interprétation. La partie réservée à l’espace international reçoit un jeune artiste français au nom lui aussi étonnant, Clément Cogitore, de retour d’une résidence artistique à Stuttgart. Il nous montre des projections et des vidéos passionnantes, des loups semi-captifs sur un fond musical splendide, une place Tahrir hachurée, un visage caché par les mains derrière lesquelles apparaît puis disparaît une violente lumière rouge, une petite installation photographique aussi.. Ces items seraient là pour établir une forme de cohabitation entre image(s) et sujets vivants, variabilité et jonction d’une réalité à l’autre, tentatives de dompter – son destin ? Une vision, donc, qui est logiquement le titre de l’exposition. Curieux mélange que ces deux mondes, ces deux événements, mais peut-être que, justement, un point commun les lierait, celui de l’étrangeté de la vie.

La symbolique détournée de la courge

Un axe inattendu entre la Corée du Sud et la France prend de drôles de formes au Syndicat Potentiel de Strasbourg. Ou comment, d’un concept coréen autour de la courgette, de la citrouille, on arrive à une mise en oeuvre de choses hétéroclites. Tout un art.

“Kul Le On Ho Bak”, non ce n’est pas un gros mot, seulement la version sud-coréenne du mot courge, courgette, citrouille, ces cucurbitacées qui roulent. Pourquoi donc choisir ce terme pour une exposition qui ne présente, à première vue, aucun rapport avec ce qui est montré ? En fait, il ne faut pas chercher de lien dans ce que met en scène le Syndicat Potentiel avec le travail de Seulgi Lee (jeune femme artiste venant de Séoul)  et de Matthieu Clainchard. Des formes, des objets, des couleurs, des “trucs”, un ensemble amusant, et au final, une impression qui laisse des interrogations. Il faut aller voir, se laisser surprendre. L’Asie a ses mystères et la France aussi.

Jeunes photographes en duo

Deux jeunes photographes exposent leur travail à la galerie No Smoking à Strasbourg, une jeune femme et un jeune homme, chacun dans une approche différente et pourtant avec un lien perceptible entre eux quant à leur relation aux lieux et aux objets.

Mathilde Blum aime voir dans des lieux et des objets communs une présence inévitable, et spécifiquement pour son exposition, les stations-service, qui seraient en fait devenues invisibles car présentes comme des fantômes dans notre quotidien. Ses photographies savent capter ces endroits dans leur esprit, sorte de vide où seules les formes en contour nous montre un lieu sans contenu. Architecte de formation, la jeune photographe semble se prendre d’amitié pour “ses” fantômes et elle nous invite à un joli panorama. Son travail photographique évoluera certainement et nous suivrons avec intérêt son cheminement. Valentin-Sylvain Metz, lui aussi, a ses fantômes, des lieux abandonnés, qu’il aime, à son tour, hanter avec son appareil photo. Il va dans des endroits morts et qui, pourtant, conservent une âme. Vieilles demeures, vieux objets, tous jetés aux oubliettes, détruits, saccagés mais dignes. Ses photographies méritent encore du travail mais son approche est sympathique. La galerie No Smoking, grâce à Bertrand Rhinn, aime de temps en temps montrer de jeunes artistes en progression et nous trouvons cela très bien.

Photos idéales de / en couvertures

Avec ce titre “60 nuances de couv” nous avons une belle démarche entreprise par Chambre à Part consistant à inviter des photographes à illustrer la 1ère de couverture d’un ouvrage littéraire. Plus particulièrement un livre qui aura laissé une trace dans leur mémoire. Mettre sur un titre et un contenu une image rapportée a visiblement plu à ces artistes et l’ensemble de cet exercice forme un agréable voyage dans un imaginaire surprenant.

Joindre le souvenir d’une lecture à une photographie réalisée pour illustrer un livre est une belle idée, c’est ce que nous propose l’association Chambre à Part. 60 (en réalité 63) photographies pour autant d’ouvrages, et la distance entre ces souvenirs et la photographie se retrouve soudainement ramenée à un instant présent, comme si le temps de la lecture échappait à la fuite des heures. Ce raccourci est rendu possible, justement par la photographie, qui sait mélanger instant, présent, passé, futur. De très belles photos rassemblées avec art, composées par de grands noms, ou encore par d’excellents artistes moins connus. A voir (à lire) à la médiathèque de la Meinau à Strasbourg (exposition située dans la section bibliothèque, comme il se doit).

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