23.03.15

Border son humanité par l’extra-ordinaire

L’autoportrait (photographique) ne suffit pas en soi à se rendre admirable, dans tous les sens et non-sens du terme, car, plus qu’une image de soi, il ouvre des lieux de découvertes et, donc, d’incompréhensions selon une succession d’angles de vue. Objectif braqué sur soi, inobjectif, regards des autres, autres déformations.

Tout se trouve dans ce labyrinthe des points de vue, et cette image ne se constitue pas à un point donné mais bien plutôt (bien plus tard) avec une superposition de concepts et de ressentis. Madame Madeleine Millot-Durrenbergernous propose une découverte de sa collection sur ce thème de l’autoportrait mais revisité autant par elle que par les photographes exposés, sous le titre “En bordure d’une humanité ordinaire”.

Ses choix seront donc guidés par cette interaction. Nous verrons que les monologues des photographes avec eux-mêmes ne sont pas (toujours) de gentilles conversations même si la poésie prend aussi corps dans le désordre des voix intérieures. Quand Pierre Molinier expose un autre “soi” hyper sexualisé nous comprenons que l’identité n’est jamais définitivement fixée dans un genre ou un autre. Le démonstratif sert (de très près) son propos subversif. Dans le subversif, mais cette fois sous une douceur faussement bourgeoise, Michel Journiac met en scène la famille décomposée par son regard taquin, en précurseur d’une modernité sexuelle en cours de banalisation. Déjà nous comprenons que le comportemental est l’écho de revendications assumées. Pourtant, et comme il est toujours étrange de se photographier, nous verrons avec Hermann Försterling, ou Dieter Appelt, que cet étrange/étranger prendra la forme d’un tout autre comme pour déceler en soi une part possible de monstruosité. Certes liée, ici, à une recherche mais néanmoins rendue visible presque sans violence. Nous ne savons pas pourquoi, mais le calme torturé par une certaine inconscience nous semble annonciateur de terribles réalités à venir comme passées. Monstre et animal, ce duo rendu inévitable dans l’imaginaire, se voir ainsi ou au moins animalisé, comme Karyne Lamouille en lionne et Jean-Claude Mouton en.. Mouton (par laine chevelue interposée). La bête est-elle obligatoirement méchante ? Réalité et invention, ou bien l’inverse, dans une chronologie de la négation d’un soi irrécupérable sauf à vouloir forcer son image en l’idéalisant. C’est ce que fait Leandro Berra par le biais de portraits robots (il faut en rire, de ces robots, dont nous ne savons pas au fond de qui il s’agit) qui sèment (dans le sens de perdre) les traces d’une enquête anthropologique. La même démarche, mais non robotisée (enfin, normalement) est entreprise par Roman Opalka dans le respect, cette fois-ci, de cette chronologie/chrono-logique qui le montre par étapes successives du vieillissement. Un décompte inexorable, mais nous y devinons la poésie d’une humanité sans gloire mais belle, malgré tout. Nous sommes bien en pleine déformation/reformation/reformulation d’un être, son Être, et le portrait, à ce stade, deviendrait peut-être autodestruction, vers une reconstruction. Puis vient la notion de la projection d’un soi en regard de la mort, un autre dialogue, pour s’en moquer mais plus encore pour l’exorciser. Denis Roche se surprend à converser avec un squelette dessiner sur un mur pour nous dire que la distance entre eux n’est peut-être pas qu’illusion tandis que Jan Saudek traverse concrètement le parcours du condamné à mort dans une mise en scène colorisée pour mieux la rendre, douce ? Encore cette douceur qui rime avec malheur. Quand la mort est vécue par contumace, cette échappée momentanée, elle se vit par interposition – de soi. Il y a aussi la mort sur soi, dans soi, le vivant qui ne l’est plus, le statuaire en lambeau bientôt à terre et David Nebreda nous lance ses bouts d’os et de chair au visage, lui qui se vit sans corps. Le sien n’est plus, ou alors ce ne serait que déchets humains (traces, odeurs, putréfaction) en mémoire d’une souffrance inextinguible qu’il porte et entretient, bagage et croix, maladie et compagnonnage obligés. L’autodestruction en un discours suffoquant, une réalité humaine. Nous parlions de poésie, et quand le photographe se sert de lui pour aborder avec délicatesse cette vision nous y découvrons de l’humour, ce constituant excentrique de l’Homme. Miro Svolik se voit en lutin dissimulé dans des univers réels, garnement à pirouettes pour rappeler que rien n’est grave, en fait, si, mais il faut savoir en rire. Poésie et fantastique font souvent bon ménage, Hervé Guibert, dans le flou pudique d’une vie trop courte ne se montre pas, pourtant on sent sa présence subtile, Alix Cléo Roubaud, elle aussi, veut suggérer et non imposer, Robert Cahen, vidéaste splendide, se met en scène étrangement dans une vue ascendante, Ton Huijbers joue avec un croissant de lune. Jouer avec l’ombre (de soi ?) se retrouve dans ces vues, comme celle de Jean Daubas sur un mur de Strasbourg, en duo avec un réverbère, avec en filigrane un joli graffiti à deviner (Jean Daubas a réalisé une très belle conférence à l’Artothèque de Strasbourg intitulée “Des photos de famille à l’œuvre d’art” qui faisait suite à l’événement). L’autoportrait est donc, avec cette exposition, un cheminement interne, un voyage inversé où l’exposant, celui ou celle qui s’expose, est sous influences multiples. Ce qui rend ces œuvres passionnantes, très sensibles, dans une magnifique complexité. Galerie In Extremis, 27 rue Sainte-Hélène 67000 Strasbourg.

Une rencontre avec Madeleine Millot-Durrenberger :

Nous avons souvent parlé ici des expositions organisées par Madame Madeleine Millot-Durrenberger et son association In Extremis. Madeleine Millot-Durrenberger est une collectionneuse de photographies contemporaines qui, depuis les années 80, rencontre des artistes, auteurs photographes, dont autant l’histoire personnelle, la démarche artistique que les œuvres, provoquent en elle un intérêt, une envie. Intérêt intellectuel et sensoriel, envie de construire autour de l’artiste une histoire grâce à quelques photographies qui seront représentatives de l’homme ou de la femme photographe. Madeleine Millot-Durrenberger ne collectionne pas pour amasser chez elle des œuvres, tout le contraire, elle tisse un lien personnel avec le ou la photographe pour ensuite montrer ce qu’il/elle fait, mais toujours avec ce concept de réunir au moins trois œuvres de lui ou d’elle pour établir concrètement un contenu démontrant la pertinence du travail réalisé. Exposer sa propre collection, par thème ou par auteur, est devenu très tôt pour Mme Millot-Durrenberger une nécessité car elle ne peut imaginer garder pour soi ces photographies puisque, justement, elles sont le résultat de rencontres, d’affinités et, donc, d’histoires humaines, et comme toutes histoires elles se racontent. Madeleine nous raconte un auteur, son travail, comment se sont faites ces fameuses rencontres, elle nous dépeint une œuvre indissociable d’un environnement humain. Ainsi, de photographies en photographies, petit à petit, sa collection formera un fonds remarquable par les noms et la qualité réunis : Molinier, Plossu, Faucon, Sudek, Baldessari, Rondepierre, René-Jacques, Armleder, Batho, Journiac, Appelt (pour ne citer qu’eux). Des dizaines d’artistes, des centaines d’œuvres avec lesquelles Madeleine Millot-Durrenberger va pouvoir monter ses expositions. C’est un univers lié à chaque auteur, un discours propre à lui qu’elle veut mettre en avant. Pour Mme Millot-Durrenberger la photographie seule ne suffit pas. Ni la technique utilisée. Il s’agit de lier à l’œuvre un artiste, son cheminement, son évolution. C’est pourquoi sa collection et ses événements sont si passionnants. Lors d’un échange entre nous, en nous recevant dans son lieu d’exposition à Strasbourg, nous avons appris à mieux connaître cette personnalité dont le travail est reconnu partout en Europe et au-delà. Nous avons découvert sa passion, son intelligence sensible, sa rigueur et son empathie envers « ses » artistes, son histoire personnelle aussi. Une vie consacrée depuis plus de 30 ans à la photographie.

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