28.11.14

Le visage et le vécu

Nous disions dans un de nos articles (“Visages de la réalité et interprétations du regard”) que peindre ou photographier l’autre, son visage, faire son portrait, n’était pas un acte anodin. Il y a un effet “miroir” dans cette démarche, le photographe (ou le peintre) regarde son modèle, mais ce dernier aussi regarde l’artiste. Extraire la quintessence de ces visages peut prendre plusieurs formes, esthétiques et intellectuelles, jusqu’à, dans certains cas, déformer le sujet pour créer un nouvel art. Il y a aussi cette manière de ne prendre que ce que montre un visage, dans sa nature immédiate, et le photographe, particulièrement lui, s’attachera à lire ces traits, à lire dans les yeux, à lire dans les rides et les commissures.

Denis Rouvre a voulu nous montrer des hommes et des femmes, dans son exposition “Résistants” à la galerie Stimultania de Strasbourg, des individus sans masque. Les Japonais survivants de la catastrophe de Fukushima savent que l’impensable s’est figé en eux. Nous avons voulu nous extraire du contexte en les regardant, ne vouloir les voir que pour ce qu’ils sont. Denis Rouvre, dans la maîtrise de son art, nous montre des êtres sobres, beaux et dignes. Comme tant d’autres personnes à travers le monde. Puis resurgit leur drame. Et à ce moment précis nous savons qu’ils regardaient le photographe. Ils ne voulaient rien démontrer. Ils étaient eux-mêmes, après le passage de l’horreur. A la fois intacts et défaits. D’un coup on se dit que l’humanité, leur humanité, dépasse la souffrance. Le photographe a su éviter le pathos. D’ailleurs, et certainement, parce que “ses” modèles ne voulaient pas témoigner dans le sens journalistique du terme. Les photographier comme l’a fait Denis Rouvre suffisait, en soi.

D’autres visages, d’autres lieux, avec des êtres magnifiques. Des résistants. La Nouvelle Calédonie et les Kanaks (Kanak voulant dire homme libre, mais plus encore être humain). Denis Rouvre nous invite à un formidable voyage dans une splendide humanité, celle d’habitants d’une terre, la leur, avec leur culture et leurs traditions. Il photographie des personnes conscientes que l’environnement change, interventions du modernisme et soucis du combat pour rester soi-même. Des visages où l’intelligence des lieux et l’identité propre ressortent dans des regards et des traits nobles, fiers et sobres. Une beauté initiale. Le dialogue entre le photographe et ces êtres lointains, pour nous, efface toute distance et nous fait nous rapprocher d’eux dans un élan, une attirance sensible. Nous nous sentons comme des frères en les admirant, nous aimerions être comme eux. Intimement nous savons que nous sommes parties intégrantes de leur corps, de leur âme, nous qui sommes amoindris dans nos vies sans repère, du moins empathique. Denis Rouvre, et toujours avec son art, sait nous amener vers ces humains pour nous dire que nous vivons dans une même et belle famille, où que nous soyons.

Ces résistants, au Japon et en Nouvelle Calédonie, nous rappellent que faute de combat, la mort, culturelle et physique, sera la plus forte. A nous de la déjouer, même momentanément.

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