Les rencontres de Strasbourg Art Photography

Nous aimons rencontrer des artistes, des collectionneurs et des galeristes pour aborder leur travail et leur passion. Nous rassemblons ci-dessous les entretiens et les visites que nous avons réalisés.

14.07.22

Le mois de la photographie à Strasbourg

Le mois de la photographie « Strasbourg art photography, un parcours photographique en ville » 5ème édition du 1er au 30 novembre 2022.

Articles parus :

Editeurs passionnément

François-Marie Deyrolle
Lors de la parution de la monographie de Nathalie Savey (lire larticle ici) l’éditeur François-Marie Deyrolle nous a reçu chez lui et c’était l’occasion de faire un tour d’horizon sur son activité, son histoire aussi, et ses projets. Horizon(s) devant être mis au pluriel tant ses publications contiennent cet aspect éclectique d’un homme érudit : la collection Beaux-Arts rassemble des personnalités comme Gérard Titus-Carmel avec Yves Bonnefoy, Régis Debray avec Leonardo Cremonini, et des photos de Corinne Mercadier, Jean Dubuffet avec Marcel Moreau mais aussi avec Valère Novarina (dans un passionnant échange de correspondances), puis encore Pierre Bonnard, Sam Francis.. François-Marie Deyrolle a l’art de réunir dans un même ouvrage des poètes, des peintres, des photographes, des écrivains. Cette collection est atypique, remarquable, parce qu’elle ouvre des vues originales sur la critique et l’association d’idées entre deux personnages. La collection Littérature propose des auteurs rares dont les textes sont souvent accompagnés par des dessins : Christophe Grossi avec Daniel Schlier, Bruno Krebs avec Monique Tello, Jacques Moulin avec Ann Loubert.. Mais aussi par des photographies comme le livre de Claude Louis-Combet avec Yves Verbièse « Le nu au transept ». Nous avons là aussi aimé cette association et les photographies d’Yves Verbièse sont très belles. Nous sommes touchés par l’élégance de ces ouvrages. L’Atelier contemporain est le nom de la maison d’édition de François-Marie Deyrolle et nous trouvons ce label très opportun car l’éditeur se situe dans une démarche à la fois moderne et sensible. Mais il faut aussi entendre ses difficultés liées à ce travail d’édition, et qui ramènent François-Marie à de dures réalités : les fonds à trouver, acheteurs encore modestes en nombre, le relais par la presse trop frileux, diffusion en librairie parcimonieuse. Ancien directeur de la bibliothèque des musées de Strasbourg il crée sa maison d’édition en 2013 et arrive à constituer rapidement des collections d’un excellent niveau. Une belle œuvre qui cache un engagement personnel et intellectuel étonnant. François-Marie à de nombreux projets en cours et il caresse une ambition, celle d’ouvrir un jour une galerie où seraient réunis les ouvrages de « ses » écrivains, critiques, essayistes, peintres, photographes dans un espace d’exposition commun. Une synthèse in situ de ses magnifiques passions.

Bruno Chibane
Pourquoi donc faut-il être toujours dans la passion (cette douleur du plaisir) pour s’adonner à ce bonheur de l’édition ? Après François-Marie Deyrolle nous rencontrons un tout autre « fou » qui, sur d’autres concepts, parvient à sortir des revues et des livres dans un process haletant et joyeux. Bruno Chibane est un éditeur compulsif. A 16 ans il sort un fanzine sur le rock et la contre-culture, puis crée Limelight, une revue sur son autre passion, le cinéma. En 1997 c’est le tour de la revue Polystyrène (devenue Poly) et enfin en 2008 il lance Zut ! (Editions Chic Médias Strasbourg)  puis Novo, ce dernier titre en collaboration avec Philippe Schweyer (Editions Médiapop Mulhouse). Deux supports interrégionaux qui rassemblent actualités commerciales et contenus culturels. Zut ! est devenu un bel outil de communication, sur papier de qualité, et projette une image dynamique de Strasbourg, et de toute la région du Grand-Est (Lorraine, Luxembourg et Allemagne frontalière). Novo est centré sur les arts, les livres, le cinéma, le théâtre, la danse, la photographie, les expositions et parle des acteurs de la vie culturelle régionale et d’autres personnalités du spectacle (françaises et mondiales). La qualité rédactionnelle est aussi au rendez-vous. L’engouement de Bruno provient de sa curiosité et de son goût pour toutes les cultures mais aussi d’influences familiales (sa tante est la romancière et plasticienne Claudine Hunzinger) et relationnelles avec André S. Labarthe, grand critique de cinéma, producteur et réalisateur, et possède une vaste connaissance du monde des arts et de la culture. Mais Bruno Chibane sait aussi que toute passion a un coût et que le métier d’éditeur est souvent un combat. Néanmoins il veut faire paraître de belles choses, avec son ami Philippe Sweyer, comme par exemple ces livres de photographes :  Philippe Lutz, Pascal Bastien, Bernard Plossu, Philipp Anstett, Martin Parr.. Le tout à découvrir à la boutique 14, rue Sainte-Hélène, Strasbourg.

Editeurs littéraires ou bien de revues culturelles sont des métiers qui aident le public à découvrir et à s’intéresser à l’art et à l’écriture. Un sacerdoce qui appelle le respect.

Itinéraire d’un collectionneur

La photographie vue sous l’angle du collectionneur n’est pas obligatoirement une démarche à caractère spéculatif et cela au moins pour une raison : les affinités entre l’artiste et le passionné passent par des chemins de non évidences quant aux présupposés du photographe et les règles jamais vraiment définitivement fixées par l’acheteur. Nous sommes dans une matière fluctuante relativement à ce qui est vu, ou voulu, par l’auteur, ensuite avec ce qui sera vu par le collectionneur, le tout, du démarrage du processus à sa finalité (esthétique, intellectuelle, interprétations), n’étant pas une affirmation mais plus précisément une suggestion car même le photographe ne sait imposer dans son travail un diktat, seule l’autonomie de l’œuvre saura rendre à elle-même une valeur qui est l’opposé de toute estimation. Ce terme est à prendre dans plusieurs sens. Ainsi ce qui sera acquis peut ne rien « valoir » tout en étant d’une grande richesse. Lire une photographie est comme aller à la découverte d’une poésie, ses méandres, ses secrets, des incompréhensions successives, puis une petite lumière viendra éclairer ce qui est encore, pour quelques instants, ou pour toujours, une terre inconnue qui se dévoilera peut-être mais sans jamais pouvoir (savoir ?) la dominer. En découvrant la collection de Marcel Burg, un ancien dirigeant d’entreprise alsacien qui, avec son épouse, aime à se confronter à ce discret échange entre l’œuvre, l’artiste et soi, nous saurons très vite combien l’investissement personnel est primordial dans la constitution d’un fonds dont la cohérence sera faite de rencontres, d’interrogations et de surprises, ces dernières souvent décalées dans le temps. Monsieur Burg ne parle pas de stratégie. Revient donc cette notion d’affinités et ce sont celles-ci qui construiront une possible cohérence, sachant qu’il s’agit d’un point de vue intime et donc non transférable. Le plus important est que le collectionneur sache se surprendre en dehors de certains automatismes, pour que, quoi qu’il en soit, l’achat d’une photographie reste une expérience, cette émotion première qui fait naviguer entre impulsion et « troisième sens ». De l’irrationnel à une petite voix qui [nous] dirait être dans le vrai. L’intuition rendue à son état initial, l’émotion, pour retomber, inévitablement, dans le trouble, ce lieu aux multiples séductions. Nous voyagerons avec Bernard Pras, Patrick Bailly-Maître-Grand, Clark et Pougnaud, Marc Couturier, Diane Ducruet, Henri Maccheroni, François Sagnes, Roselyne Titaud,Pierre SavatierDaido Moriyama et d’autres* parmi plusieurs centaines d’œuvres et artistes, dans un itinéraire clairement contemporain, et c’est là aussi, de la part de Marcel Burg, une volonté jamais remise en cause, vivre dans et avec son temps. La photographie n’est pas seulement un témoignage, elle est surtout, pour le collectionneur, un travail d’artiste. Et aussi, les possibilités de mixage de différentes techniques, ou bien les angles de vue (concrets ou conceptuels) apportent à cet art des approches et des contenus qui font de lui à chaque fois une entité propre et donc singulière. Ce qui est certainement sa première valeur.

*Autres œuvres d’artistes vues lors de notre visite chez Gigi et Marcel Burg : Yann Amstutz, Paul Bogaers, Julie Fischer, Lise Grosperrin, Rodolf Hervé, Hicham Benohoud, Thomas Kellner, Gabor Kerekes, François Méchain, Sascha Nordmeyer,Sebastian Stumpf, Marlous Van der Sloot.

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Daido Moriyama, Tokyo. « Collants » 1986. Collection Gigi et Marcel Burg.

Un artiste bavarois à Marseille

Lors de notre dernier séjour en Provence nous avons rencontré un photographe allemand qui vit à Marseille depuis de nombreuses années. Alfons Alt réalise un travail qui s’échappe du champ photographique pour arriver à un résultat où esthétisme et manipulation chimique le conduisent vers des univers composites, ce terme devant être compris dans le sens d’une construction. Une composition où sera utilisée la technique dite «  résino-pigmentype » dans une succession de matières relevant de procédés anciens avec, comme aboutissement, des oeuvres d’une extrême modernité. Il faut voir l’artiste dans son atelier de la Friche de la Belle de Mai se déployer dans un effort et une concentration dignes d’un artisan à la recherche de la perfection. Mais son travail sait, en finalité, montrer autre chose. Nous sommes dans une forme de magie, de poésie, à très grande distance d’un perfectionnisme que l’artiste domine pour obtenir, justement, une puissance de séduction où le rêve et ses imprécisions nous emmènent dans des lieux, des espace ouverts, propices à faire fonctionner l’imagination comme un voyage de l’irréel. Alfons Alt réalise ses prises de vues initiales essentiellement à la chambre puis débutera un long process de création. En vérité il « fabrique » des œuvres impossibles à concevoir jusqu’au dernier moment. Nous sommes dans une démarche du mystère et la main (de l’artiste) exercera le point final d’une œuvre, laquelle, pourtant, ne semble jamais définitivement achevée. Un  continuum parfait en somme.

alfons alt

Alfons Alt, copyright.

Olivier Lelong et les femmes

La femme est chez Olivier Lelong à la fois objet de passion, sujet de préoccupation et élément constitutif d’une démarche étonnante. Le photographe met en scène des corps dans le rapport à la douleur mais aussi en situation où se mélangent érotisme et négation de celui-ci dans un inversement des concepts qui pourrait jouer en leur faveur, à la faveur de femmes non utilisées, mais parties prenantes d’actes (et non de rôles) conscients. Il y a deux lectures possibles dans ces (ses) vues : celle de l’image projetée et celle d’un non-dit déclamé en version agressive. L’agressivité n’est peut-être pas dans ce qui est montré, explicitement, mais dans un discours qui tente de dire qu’une femme est autre « chose » que ce que l’on voit avec des photographies souvent perturbantes. Et si l’asservissement, l’avilissement objectivement organisés étaient une volonté à (pour) rendre aux sujets (mal)-traités un statut durablement nié dans nos sociétés, celui d’un corps exclusif, possédé par eux-mêmes (elles-mêmes), ces femmes-objets consommé(e)s quotidiennement (publicité, exactions politiques et conjugales, meurtres, viols, déconsidération économique..) ? Olivier Lelong ne remet-il pas, concrètement, les protagonistes femmes et hommes en place en partant à rebours d’une image de la femme agressée vers une personne qui dominerait les sévices pour s’en libérer ? Certes, le concept de douleur, de passion, dans son étymologie, nous replace dans une pensée religieuse et, justement, le travail de l’artiste serait cette suprême irrévérence qui placerait la femme en lieu et place d’un homme, celui dont la croix est le symbole de la résurrection. Olivier Lelong nous fait renaître la femme dans une nouvelle vérité. Lorsqu’il nous dit que son enfance a été souvent violente, que les hommes (le père ?) ont été porteurs de douleurs dans le sens de coups portés, il voit dans la femme un sauveur, même en passant par les chemins de ladite douleur répétée contre elles par ses œuvres doublement libératrices. Transgression, révolution, empathie, solidarité. Le travail d’Olivier est une mise en scène stricte, et nous devinons son cursus d’étudiant (il est diplômé de l’Ecole des Arts Décoratifs de Strasbourg en illustration didactique et médicale) ainsi que son évolution vers une esthétique liée à cet environnement. Il crée des codes en dehors des standards du convenu et du correct pour obtenir une plastique transgressive qui pourtant utilise ces repères mais pour mieux les renverser. Une photographie conceptuelle en prise à des démons, qui ne sont pas (plus) les siens mais qui demeurent enfouis dans le subconscient d’une humanité non affranchie de la domination masculine. Une œuvre sur-réaliste et un photographe profondément sensible et humain (lire également l’article du 18.07.15 le corps en ultimes tentatives)

François Nussbaumer ou l’œil d’une conscience photographique

Passer un moment avec François Nussbaumer dans son atelier est un voyage multiple où les thèmes de discussion sont autant de passages d’un monde à l’autre, d’un territoire connu (ses célèbres portraits) vers d’autres, beaucoup plus confidentiels.

Photographe recherché et éditeur, François Nussbaumer s’expose peu et voir une partie de ses travaux à la Galerie Ritsch-Fisch de Strasbourg nous amène vers des contenus qui montrent un talent esthétique et conceptuel puissant, mais avec ce quelque chose qui ressemble à une forme d’humour discret. L’homme est brillant, pourtant nous décelons en lui une fragilité humaine (ce joli pléonasme) qui dénote un goût vers le beau et le sensible qui peut apparaître caché sous un formalisme strict, une certaine rigidité. Mais il faut aller au-delà de cette plastique qui peut être ressentie comme froide et trouver dans ses œuvres exposées ces aspects humains, juste de quoi s’apercevoir qu’elles sont là, ces dérisions qui font d’un artiste une personne en recherche et donc fragile. Des agrumes ou des poêles à frire, des savons colorés et leurs poils collés dessus, même des vues d’avions haut perchés dans le ciel avec leurs traces blanches comme seules marques possibles d’une existence, éphémère, le photographe se livre avec retenue tout en accrochant de grands formats pour nous rappeler que les dimensions contraires, le micro et le macro, sont en fait des scopiques du regard intérieur. Nous aimons voir en François, en l’homme, cette dualité du fort et du fragile et quand il nous confie ces quelques clichés de Cannes (le festival) ci-dessous, nous comprenons que sa sensibilité est sa véritable personnalité, qu’une conscience l’accompagne en profondeur, logée en lui comme une vérité tangible et secrète.

Copyright François Nussbaumer

Copyright François Nussbaumer

Une rencontre avec Madeleine Millot-Durrenberg

Nous avons souvent parlé ici des expositions organisées par Madame Madeleine Millot-Durrenberger et son association In Extremis. Madeleine Millot-Durrenberger est une collectionneuse de photographies contemporaines qui, depuis les années 80, rencontre des artistes, auteurs photographes, dont autant l’histoire personnelle, la démarche artistique que les œuvres, provoquent en elle un intérêt, une envie. Intérêt intellectuel et sensoriel, envie de construire autour de l’artiste une histoire grâce à quelques photographies qui seront représentatives de l’homme ou de la femme photographe. Madeleine Millot-Durrenberger ne collectionne pas pour amasser chez elle des œuvres, tout le contraire, elle tisse un lien personnel avec le ou la photographe pour ensuite montrer ce qu’il/elle fait, mais toujours avec ce concept de réunir au moins trois œuvres de lui ou d’elle pour établir concrètement un contenu démontrant la pertinence du travail réalisé. Exposer sa propre collection, par thème ou par auteur, est devenu très tôt pour Mme Millot-Durrenberger une nécessité car elle ne peut imaginer garder pour soi ces photographies puisque, justement, elles sont le résultat de rencontres, d’affinités et, donc, d’histoires humaines, et comme toutes histoires elles se racontent. Madeleine nous raconte un auteur, son travail, comment se sont faites ces fameuses rencontres, elle nous dépeint une œuvre indissociable d’un environnement humain. Ainsi, de photographies en photographies, petit à petit, sa collection formera un fonds remarquable par les noms et la qualité réunis : Molinier, Plossu, Faucon, Sudek, Baldessari, Rondepierre, René-Jacques, Armleder, Batho, Journiac, Appelt (pour ne citer qu’eux). Des dizaines d’artistes, des centaines d’œuvres avec lesquelles Madeleine Millot-Durrenberger va pouvoir monter ses expositions. C’est un univers lié à chaque auteur, un discours propre à lui qu’elle veut mettre en avant. Pour Mme Millot-Durrenberger la photographie seule ne suffit pas. Ni la technique utilisée. Il s’agit de lier à l’œuvre un artiste, son cheminement, son évolution. C’est pourquoi sa collection et ses événements sont si passionnants. Lors d’un échange entre nous, en nous recevant dans son lieu d’exposition à Strasbourg, nous avons appris à mieux connaître cette personnalité dont le travail est reconnu partout en Europe et au-delà. Nous avons découvert sa passion, son intelligence sensible, sa rigueur et son empathie envers « ses » artistes, son histoire personnelle aussi. Une vie consacrée depuis plus de 30 ans à la photographie.

Patrick Bailly-Maître-Grand ou le génie d’un art

Il y a des moments formés de rencontres et de lieux qui transforment ces instants en longs dialogues passionnants et beaux. Échanges un peu irréels quand on rend visite à un très grand photographe, en son exposition, lors de la découverte de ses œuvres dans le cadre d’une exceptionnelle rétrospective au Musée d’Art Moderne et Contemporain de Strasbourg. Patrick Bailly-Maître-Grand est de ces hommes dont le travail et l’esthétique sont devenus des références.

Nous avons souvent constaté que la célébrité peut aussi rendre les artistes humbles et accessibles. Certes, le contraire est vrai mais avec Patrick Bailly-Maître-Grand nous sommes en présence d’une personne qui sait se mettre au niveau de ses interlocuteurs dans des propos faits d’empathie et de convivialité. En rencontrant l’artiste nous avons été de suite mis à l’aise et le parcours qui allait débuter s’est réalisé avec simplicité et bonne humeur. Pourtant il n’est pas facile de comprendre ses œuvres tant le technicien côtoie l’artiste, et le chercheur le créateur. PBMG est un ingénieur de l’image. Il fabrique des mises en scènes à l’aide de choses, de matériaux, de produits, chimiques ou non, d’ustensiles, pour obtenir des conditions propres à lui qui lui permettront de réaliser des vues, des prises, dont l’objet, ou l’élément, à photographier se verra doté d’un contenu, d’une âme, qui le transcendera. Qu’il s’agisse d’eau, de bestioles, d’objets communs, Patrick Bailly-Maître-Grand nous transporte dans un univers spécifique, son, ou plutôt, ses mondes. Il nous fait pénétrer dans un espace multiple construit avec intelligence et sensibilité. C’est ce point qui nous interpelle : intelligence et beauté, sensibilité et réflexion font ici très bon ménage, et l’incroyable puissance créatrice de l’artiste n’est jamais amoindrie par les préalables d’ordre technique. PBMG arrive à nous envoûter sans jamais nous imposer d’analyses complexes en préliminaire à ses œuvres. Bien sûr, nous comprenons très vite que ce qui est montré ne provient pas d’un hasard artistique (sauf l’aléatoire d’un résultat hypothétique intimement recherché), et que tout cela est donc pensé et construit. Et c’est là que le génie de l’artiste intervient, en douceur, pour amener le visiteur dans une appréciation de son art toute faite de subtiles affinités, dialogue intime entre celui qui regarde et ce qui est exposé. Faire oublier la technicité des œuvres pour que le visiteur arrive à s’investir dans celles-ci par le seul prisme de l’esthétique, ou simplement de la beauté, est une des marques de fabrique de PBMG. Il sait nous inviter avec passion à l’intérieur de ses photographies, photogrammes, périphotographies, daguerréotypes et autres travaux complexes sans jamais nous ennuyer par ce côté ingénierie. A ce titre PBMG fait partie de ces artistes constructeurs, peintres, architectes, sculpteurs et compositeurs qui jalonnent les siècles en nous offrant des œuvres qui constituent le patrimoine de l’humanité.

Patrick Bailly-Maître-Grand a voulu présenter et organiser la rétrospective comme une exploration sereine dans une succession de lieux thématiques, allant du “classique” (de ses œuvres, l’origine en quelque sorte) jusqu’aux “monotypes directs”, soit 15 endroits à vivre comme des chambres mystérieuses qui, chacune, contient des trésors. Nous ne voulons pas ici faire un descriptif particulier de telle œuvre, car le ressenti doit être celui du promeneur, du découvreur, dans cet échange dont nous parlons plus haut. Il nous montre des éléments qui n’existent pas, des choses irréelles, des inventions, comme autant d’histoires imaginaires. “Colles et chimères”, le titre de l’exposition est donc la preuve de ce que nous admirons : un art de l’irréel trempé dans la réalité. L’incroyable force des travaux exposés vous envahit, vous captive, et vous vous trouvez devant ce mélange d’interrogation(s) et de fascination qui vous place dans une situation étrange et belle. Nous sommes concrètement dans une autre dimension, et il ne sert à rien de vouloir “analyser”, il faut se laisser happer, se laisser aspirer dans des non-repères, arriver dans les œuvres débarrassés de toutes notions habituelles. PBMG construit ses codes et ses règles dans une démarche en dehors de toute notion prosélytique ou même didactique, il n’oblige ni ne contraint, il ne guide ni de démontre. Il crée, en tant que tel. Son art est celui de la liberté déconnectée des tendances et autres modes. S’il s’oblige à quelque chose, c’est bien à ce travail fait de profondes recherches tant techniques qu’esthétiques. Nous pourrions voir du noir, du tragique aussi dans une appréciation globale de son œuvre. Dans la réalité nous y découvrons que la beauté sait s’extraire des confins de la douleur, du froid des matériaux et de la tristesse de l’âme quand celle-ci se confond avec le malheur. Patrick Bailly-Maître-Grand nous inspire tout le contraire, une volonté et un optimisme dans la nécessité de vivre, d’observer, de tenter de comprendre. Il est initiateur de beauté.

Nous sommes particulièrement heureux, avec PBMG, de voir en lui un photographe, un artiste, un bâtisseur d’images, qui, de son vivant, met à disposition une œuvre à la fois gigantesque et précieuse. Cette rétrospective est essentiellement constituée de dons apportés par lui au MAMCS et cette initiative est remarquable. Quand nous sommes arrivés pour effectuer notre visite en sa compagnie nous avons été accueillis par Héloïse Conésa, commissaire de l’exposition, qui nous a, elle aussi, et bien évidemment, apporté de brillantes et passionnantes informations. Nous tenons à remercier également Julie Barth, du service Communication du MAMCS, qui a permis cette très belle rencontre.


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